Voyage autour
de ma Bibliothèque

Tome 7 : Redécouverte d'Emile Storck

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(L'oeuvre poétique en dialecte d'Emile Storck republiée partiellement grâce au Cercle Emile Storck de Guebwiller et l'éditeur Arfuyen d'Orbey. En complément : ses traductions poétiques en alsacien de Baudelaire et Verlaine)



Emile Storck est né le 22 novembre 1899 à Guebwiller. Famille ouvrière, mère originaire d’une de ces vallées des Vosges alsaciennes qui parle le welche, patois français. Il entre à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Colmar avant d’être mobilisé dans l’armée allemande. Sur le front il refuse de tirer sur les gens d’en face, les Français. Emprisonné bien sûr, il est sauvé par l’armistice. Il reprend ses études, devient instituteur de village, se prépare au professorat, puis fait une agrégation d’allemand. Il occupe plusieurs postes dans ce que nous nommions à l’époque la France de l’intérieur (c’est à Digne qu’il devient, comme Nabokov, grand amateur et surtout grand connaisseur de papillons). Puis c’est la guerre à nouveau, en 39, qu’il fait avec le grade de lieutenant. Il revient à l’enseignement après la guerre et obtient le poste de Directeur de l’Ecole Normale de jeunes filles dans sa ville natale de Guebwiller où il reste jusqu’à sa mort le 9 novembre 1973. Il ne s’est jamais marié. 

Il se met à la littérature tardivement, au cours des années 50, mais sa production est importante : un drame historique, 5 pièces de théâtre, deux recueils d’une centaine de poèmes chacun, des traductions de Baudelaire et Verlaine, sans compter plusieurs ouvrages pédagogiques (sur l’enseignement de l’allemand, en particulier). Mais l’accueil fait au théâtre de Mulhouse à son drame, Mathis Nithart (le peintre plus connu sous le nom de Matthias Grünewald, auteur du fameux Rétable d’Issenheim du Musée Unterlinden de Colmar), le décourage et il cesse de produire vers la fin des années 60. Sa fin est amère car il souffre de nombreux maux physiques dont les plus graves sont les conséquences de sa détention dans le cachot à Cologne en 1918.
Il tombe un peu dans l’oubli avant d’être redécouvert à la fin des années 90 grâce, entre autres, au poète-philosophe Jean-Paul Sorg. Un cercle Emile Storck est créé à Guebwiller en 2000 qui se donne pour tâche de faire connaître et publier son œuvre. Et se lance dans un gros travail de traduction réalisé de manière très originale. On fait appel à un groupe de 4 traducteurs, Jean-Paul Gunsett, Richard Ledermann, Jean-Paul Sorg et Albert Stricker. On laisse chacun s’attaquer librement aux poèmes qu’il a choisis, puis le groupe discute chaque traduction. S’il n’y a aucune réserve majeure, c’est l’auteur de la traduction qui signe seul. Si plusieurs améliorations y sont apportées, tous les contributeurs sont associés à la signature en tant que traducteurs. Et finalement le résultat, une soixantaine de poèmes en dialecte d’Emile Storck, avec leurs traductions en français et une lumineuse présentation de Jean-Paul Sorg, a été publié par l’éditeur Arfuyen d’Orbey, en 2013. Voir : Emile Storck : Par les fossés et les haies, traduit de l’alsacien par le Cercle Emile Storck et présenté par Jean-Paul Sorg, Arfuyen, Paris-Orbey, 2013. Et la traduction a reçu le Prix du Patrimoine Nathan Katz 2012.

Pour moi, personnellement, la poésie d’Emile Storck a été une révélation. Beaucoup de ces poèmes sont de véritables bijoux. Par les images, le rythme, les rimes. Je souscris complètement à ce qu’affirme Jean-Paul Sorg : « Voilà des vers… qui réussissent, comme peu d’autres, à accomplir la langue, à la porter à un degré de maturité qu’on ne soupçonnait guère, une richesse et complexité maximale, un niveau de perfection sémantique, grammaticale et… musicale, métrique ». Le terme perfection grammaticale étonne, bien sûr, pour un dialecte. Et pourtant, cette grammaire existe. Des conjugaisons, des déclinaisons. Même si le dialecte semble toujours chercher la simplicité. Mais c’est peut-être une illusion : il n’y a qu’à penser aux trois formes de la deuxième personne du singulier dont nous disposons en alsacien : , tu, pour le familier, sie, le vous de politesse et éhr, le vous de respect, que le valet employait pour parler au paysan, et ma mère, encore, à sa belle-mère. Emile Storck, dit Jean-Paul Sorg, a façonné son dialecte, en a fait une langue écrite, un « haut-alsacien » ! Oui, mais alors ne peut-on se poser la question s’il n’a pas été influencé par sa connaissance intime, en professionnel, de la langue allemande ? A-t-il pu échapper à ce mal que les frères Matthis ont cherché à éviter à tout prix, à l’interférence du haut-allemand ? Je le pense. Après tout, c’est le privilège du poète de ne pas parler comme tout le monde, c’est encore Jean-Paul Sorg qui le rappelle. Et, de toute façon, la langue du poète Storck est admirable et nous charme.
Il faut dire que Storck nous étonne encore par la richesse de son vocabulaire. Les membres du Cercle Emile Storck ont établi un glossaire tiré des seuls 61 poèmes publiés par Arfuyen. Le résultat est étonnant : plus de 70 termes pour la flore, environ 30 pour arbres et broussailles, 12 pour les oiseaux, 12 pour les seuls papillons, 10 encore pour les autres insectes et 45 pour ce que les auteurs appellent la « géographie physique et météorologique ». Il faut dire que le Cercle Emile Storck s’est penché essentiellement sur les poèmes de la veine « paysages et saisons », délaissant pour le moment les deux autres veines du poète, nous explique Jean-Paul Sorg, qui sont la veine spirituelle, chrétienne et, par moments, presque panthéiste (comme Nathan Katz ?), et une autre historique et païenne (Moyen-Âge et légendes). Or Emile Storck, malgré ses problèmes physiques, nous dit-on, était un grand amoureux de la nature et passionné de randonnées dans la montagne qui l’entoure. Il faut dire que la vallée de Guebwiller est l’une des vallées du sud du Massif des Vosges, que le Grand Ballon n’est pas loin, ni la route des crêtes, ni les lacs et au débouché de la vallée se trouve la route des vignobles.
Jean-Paul Sorg nous parle encore de sa rythmique et de ces rimes qui ne sont jamais pauvres mais souvent bien hardies. Et souvent aussi très riches comme dans ce poème plein d’assonances, Jours de pluie dans la montagne (Voir poème ci-après) où tous les vers de chaque quatrain et de chaque tercet riment ensemble (et quelle réussite, en rimes elle aussi, abab dans les quatrains et aba et abb dans les tercets, dans la merveilleuse transposition de Jean-Paul Sorg !). 


Ràgetag in de Bàrge 

Noh de dunkle Wulke kumme 
wider Wulke. Wie verschwumme 
isch der Luftrauim um eim ume, 
un dur Stunde heert mer numme 

lààr Geklàtsch im ànge lààre 
Horizont wu d’ràgeschwàre 
Nàwelschwade am ungfàhre 
Himmel nohgezoge wàre. 

Bàim un Matte han ke Gstalte 
un ke Farwe meh gebhalte, 
un der Ràge will nit halte ! 

‘S isch wie wenn uf grauie Sohle 
d’Ràgefrauie üs de hohle 
Fàrne alli Nässe hole. 

Jours de pluie en montagne 

Ce ne sont que nuées tout au long. 
Nuées sur nuées. Comme une éponge 
l’air ruisselle de partout et l’on 
n’entend des heures durant comme en songe 

qu’un claquement répété depuis 
l’horizon étroit où des brouillards 
s’étirent en lambeaux chargés de pluies 
sous un ciel douteux qui fait buvard. 

Arbres et prairies n’ont plus de contours 
plus de formes ni de couleurs précises – 
c’est comme s’il pleuvait pour toujours, 

comme si sur leurs semelles grises 
les filles de la pluie avaient pris soin 
de puiser toute l’eau des lointains. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Heimet – Pays natal. Transposition Jean-Paul Sorg)

 

NB : Comme Nathan Katz, Emile Storck utilise un mode d’écriture curieux pour le son souvent désigné sous le nom de a suédois (correspondant plus ou moins au son an français sans la nasale) qu’il transcrit a, alors que le a ouvert, normal, est écrit à. Il est le seul, avec Nathan Katz, à avoir adopté cette transcription. Tous les autres poètes font l’inverse. Et c’est également le cas du système d’écriture ORTHAL mis au point par l’AGATe.

Sorg croit aussi ressentir l’influence de certains poètes tant français qu’allemands (Uhland, Storm, Rilke, Baudelaire, Verlaine) et s’étonne de l’incroyable richesse des formes (« une gamme métrique qui va de 4 à 14 syllabes »). Et j’ai personnellement noté que nombre des poèmes tirés de son premier grand recueil de poèmes, Melodie uf der Panfleet (Mélodies pour la flûte de Pan), qui date de 1957, avaient la forme italo-française du sonnet. Et quelquefois même la savante coupure de sens entre les deux quatrains et les deux tercets comme dans ce merveilleux Merle dans la neige (voir ci-après) où le merle des quatrains est l’image du poète des tercets.

 

Amsel im Schnee 

E Singe, Jüzge un e Jubiliere 
kummt üs de Hecke bi de Gartetire. 
D’Schwarzamsel pfifft dert jede Morge ihre 
Konzert wu si fir sich nur tüet fiehre. 

Un jedesmol wenn d’Note sich verliere 
holt si sich Kräfte untrem Néischnee fire, 
üs halbverfülte Äpfel, teige Bire 
wun uf em Mischt verspire un verfriere. 

Bim Dichter kummt’s dass d’Sache grad so gehn. 
Im Hàrz voll Menschheit holt er sich si Singe 
un was im Innre trieb isch macht er scheen. 

Un wenn ihm mànkmol klari Strophe glinge, 
no sin’s nur dunkli Stunde wun in Teen 
un Gsang verwandelt bis zum Himmel dringe. 

Merle dans la neige 

Ça chante, ça exulte et jubile 
dans les haies près de la porte du jardin. 
C’est le merle qui pour lui tout seul 
donne son concert chaque matin. 

Et chaque fois que les notes expirent, 
il puise sous la neige fraîche des forces nouvelles 
dans les pommes à demi pourries et les poires blettes 
qui moisissent et gèlent sur le fumier. 

Il arrive que pour le poète il en aille de même. 
C’est d’un cœur plein d’humanité qu’il tire son chant 
et qu’il rend pur ce qui était trouble au-dedans. 

Et parvient-il à composer de belles strophes claires, 
ce ne sont de la vie que les heures sombres transmuées 
en musique et chants qui poussent la porte du ciel. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Dunkli Stunde – Heures sombres. Traduction Albert Strickler, Jean-Paul Gunsett et Jean-Paul Sorg)

 

Dans d’autres poèmes Storck se contente d’une suite de quatrains comme dans cet instantané d’avril dans les vignes : 


Awrillewind 

Awrillewind hat d’gàle Tulipa 
jetz wider bliehje mache in de Ràwe. 
Stàrnblüeme git’s am Wàgrand nàwedra, 
un Klàtte wu bol an de Kleider klàwe. 

Am Ràwebode schmeckt’s noch scharf noh Dung, 
noh Bàimlekrüt, Veronika un Miere. 
E scharfe Hüech legt sich uf d’Hüt un d’Zung 
wenn ebber Unkrüt risst bin Ràwe riehre. 

Momàntwis in der Sunne spirt mer d’Luft 
scho warm um d’Gerte un um d’Ràbstock blose, 
un mànkmol kummt vum Dorf e lichte Duft 
wie Sidelbascht un Nàgele un Rose. 

No stitze d’alte Ràblit sich uf d’Stil 
vu ihrne Kàrscht un halte mit sich miehje, 
un stehn versunne do un lache still, 
un fràie sich dass oi bol d’Ràwe bliehje. 

Vent d’avril 

Voici que le vent d’avril fait de nouveau 
fleurir les tulipes jaunes dans le vignoble. 
A côté, le long du chemin, poussent les stellaires 
et des glouterons qui vont coller aux habits. 

Le sol de la vigne sent fort encore la fumure, 
la mercuriale, la véronique et le mouron. 
Et quand on arrache les mauvaises herbes en binant, 
il y a une buée âcre qui se dépose sur la peau et la langue. 

Au soleil on sent par intermittence un vent 
déjà chaud souffler autour des échalas et des ceps, 
et parfois s’y mêle venue du village une odeur légère 
de lilas, d’œillets et de roses. 

Alors les vieux vignerons s’appuient 
sur le manche de leur pioche et s’arrêtent de peiner. 
Se tenant là sous le soleil ils sourient à part eux 
et se réjouissent à l’idée que la vigne va bientôt fleurir elle aussi. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Heimet – Pays natal. Traduction Albert Strickler)



Et ailleurs Emile Storck abandonne les formes classiques pour de splendides vers libres. Qui conviennent très bien à cette journée de pluie printanière où l’on découvre, abasourdi, ce verbe « kraschpelt » qui reproduit ce bruit si particulier des gouttes lourdes qui crépitent sur les talus (et les cœurs) que Jean-Paul Sorg et Richard Ledermann ont – bizarrement – préféré traduire par « gratter » : 



Ragetag im Frieihjohr 

Kraschpelt der Ràge 
massleidig tropfeschwàr 
iwer de Hàrze un Hàlder, 
nie in der Kiehle 
kimmert sich drum 
der Morgegsang vu de Veegel. 
Hàhlings 
druckt sich üs glànzige Riser 
zàmmegeknittert Schimmergrien 
un am butterblüemige Bach 
krobelt durch d’ Bletter vum junge Gras 
Làwe wu tribt un will wachse. 
Doch iwrem ufgeweichte Lauib 
wàiht in de Wàlder der Nàwelduft, 
un iwer d’ Seele 
wandle d’Wulke 
graui ohne And. 

Jour de pluie au printemps 

Que la pluie gratte, 
maussade, de ses lourdes gouttes, 
sur les cœurs et les talus, 
jamais dans la fraîcheur matinale 
n’en a cure 
le chant des oiseaux. 
D’un coup, 
des bouts de verdure chiffonnés 
pointent hors de la ramée luisante 
et au bord du ruisseau jonché de boutons d’or, 
à travers la nouvelle végétation, avance 
en rampant la vie qui pousse et veut croître. 
Cependant que sur le feuillage adouci des forêts 
glisse une brume légère 
et que sur nos âmes 
vaguent sans fin 
les nuages gris. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Heimet – Pays natal. Traduction Jean-Paul Sorg et Richard Ledermann) 



Beaux vers libres aussi dans ce poème qui évoque les derniers bonheurs du mois de septembre :

 

Blost in de klare… 

Blost in de klare 
uns vum Septàmber gegunnte 
himmelblauifarwige Stunde 
lichter Wind iwrem satte 
frischgrasschmeckige Ahmd, 
o das langsame Fahre 
in de herbschtnasse Matte ! 
Goldberbràmt 
bliehje am Strosserand 
Ràinfarn un Leewezahn, 
un uf em fine Sand 
iwer de glatte Bahn 
singt eim e lichti Sonat 
fin un krachlig ins Ohr 
‘s lislige Surre vum Rad. 
Awer am kleine Bach 
mit em Brickle dervor, 
wu zwische Schilf un Rohr 
d’Walle wie Fischle schnelle 
un d’Sunne hundertfach 
glitzre un blitze kat, 
müess mer si Rad anestelle, 
un untrem Erledach 
voll noch vu Summerglick 
losst mer lang sine Blick 
tanze mit de Libelle. 

Souffle en ces lumineuses… 

Souffle 
en ces lumineuses heures bleu ciel 
que nous accorde septembre 
un léger vent sur le regain dru 
qui sent l’herbe fraîche, 
ô cette onde qui passe lentement 
à travers les prés mouillés ! 
Brodés d’or 
tanaises et pissenlits 
fleurissent sur les bords 
et le long du chemin lisse 
sur le sable fin qui crisse 
le doux sifflement des roues 
te chante à l’oreille 
une sonatine. 
Mais arrivé au petit pont 
qui enjambe le ruisseau 
où entre roseaux et joncs 
les vagues bondissent comme poissons 
au soleil qui étincelle et miroite 
de mille feux, 
là il te faut poser ton vélo 
sous la voûte des aulnes 
et plein encore d’un bonheur d’été 
suivre longuement du regard 
le ballet des libellules. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Heimet – Pays natal. Traduction Jean-Paul Sorg et Richard Ledermann) 



Et puis Emile Storck revient à des formes plus classiques avec cette nuit de brouillard dans la montagne et puis sa propre chanson des feuilles mortes des derniers jours d’octobre :

 

Waldnacht 

Nàwel geischtre üs Schluchte, 
wiss mit verrissenem Rand. 
Bàrge mit Felse un Buchte 
lüege wie Insle ins Land. 

Nachtluft rüscht in de Tanne 
lislig im Ragegetropf. 
Veegel schlofe un spanne 
d’ Fattig iwer de Kopf. 

Nàwel stige un spinne, 
still verstreit un verwàiht. 
Lang versunke im Sinne 
stün ich in d’Dunkelheit. 

Nuit de forêt 

Blancs, les bords déchiquetés, des brouillards 
fantômes s’échappent des ravins. 
Les montagnes dont les rochers et criques 
émergent comme des îles contemplent la plaine. 

Doucement l’air nocturne frémit 
dans la pluie qui s’égoutte sur les sapins. 
Des oiseaux dorment, une aile 
repliée sur leur tête. 

Les brouillards montent et tissent leurs toiles 
qui se dispersent puis se dissipent. 
Plongé un long moment dans mes pensées, 
je reste là, songeur, à fixer l’obscurité. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Heimet – Pays natal. Traduction Richard Ledermann, Albert Strickler, Jean-Paul Sorg et Jean-Paul Gunsett) 

Toti Bletter 

Toti Bletter, verstreit uf em Wàg ! 
Letschdi warmi Oktowertag, 
letschdi sunnigi Stunde ! 
In de Paffekàpple im Hag 
blüetet d’ Natür ihrni Starwesklag 
üs hundert purpurne Wunde. 

Toti Bletter, verstreit uf em Sand ! 
Farwetràim üs em Jugendland 
sin verwischt un verbliche. 
Nur noch brün un gàl isch der Wald, 
un der Wind isch mithi scho kalt 
iwer de Gipfel gstriche. 

Toti Bletter, vum Wind verwàiht ! 
Was der Bode an Làwe tràit 
müess wider zruck in der Bode. 
Allerseele isch nim so wit. 
Wart nur ! bis in’re kurze Zit 
tràit mer dich oi zu de Tote. 

Feuilles mortes 

Feuilles mortes, éparpillées sur le chemin ! 
Dernières journées chaudes d’octobre, 
dernières heures ensoleillées ! 
Dans les fusains des haies 
par mille plaies pourpres la nature 
saigne sa complainte de la mort. 

Feuilles mortes, éparpillées sur le sable ! 
Rêves colorés du pays de la jeunesse 
qui se brouillent et pâlissent. 
La forêt n’est plus que brune et jaune 
et le vent devenu froid 
a déjà glissé par-dessus les cimes. 

Feuilles mortes, emportées par le vent ! 
Ce que la terre portait de vivant 
doit retourner à la terre. 
La fête des trépassés est proche. 
Patience ! Dans peu de temps 
on te portera toi aussi chez les morts. 

(extrait de Melodie uf der Panfleet. Heimet – Pays natal. Traduction Richard Ledermann) 



On est loin de Verlaine dans ce très beau poème tragique où la mort est présente au début comme à la fin. On pense plutôt au poème de Goethe, Über allen Gipfeln ist Ruh, et dont les deux derniers vers sont un rappel évident : 


Warte nur ! Balde 
ruhest du auch. 



Jean-Paul Sorg trouve injuste l’oubli dans lequel est tombé Emile Storck, alors que son presque contemporain, Nathan Katz, a été acclamé par tous les grands du renouveau poétique alsacien de l’après-guerre. « Il est notre père à tous », ont-ils proclamé. Alors que Katz lui-même aurait confessé la supériorité de la création poétique de son camarade (« elle est plus forte », aurait-il dit). Les comparaisons, dans ce domaine, n’ont évidemment aucun sens. Si on peut néanmoins parler de supériorité, me semble-t-il, c’est d’abord dans ce qui est forme : style, vocabulaire, rythmique, tous les éléments déjà cités, et, ensuite, dans sa façon de traiter ses paysages : ses peintures sont toujours des instantanés, des impressions au sens de la peinture impressionniste. Elles correspondent au vécu d’un moment, à la fois par la vision du paysage et par le sentiment éprouvé. Ce dernier point est important car il montre, me semble-t-il, que ce grand introverti se révèle malgré tout lui-même dans sa poésie. Et que l’homme qu’on y découvre est bien attachant.
Car la grande différence entre lui et Nathan Katz, différence qui explique aisément le succès de l’un et le relatif oubli de l’autre, c’est que Storck est un grand pudique, un solitaire, un célibataire endurci et un écorché vif qui souffre de tout rejet et de toute critique. C’est ainsi que la poésie de Storck ne comporte ni poèmes populaires, ni poèmes d’humour, ni poèmes d’amour ! Bien sûr le Cercle Emile Storck n’a choisi qu’une soixantaine de poèmes sur deux centaines de publiés. Mais je ne crois pas que ce jugement serait grandement modifié si tous étaient réédités aujourd’hui.


Note sur le Cercle Emile Storck :

Le Cercle a probablement été créé par Richard Ledermann qui l’a présidé pendant 16 ans jusqu’en 2017. Il est originaire lui-même de Guebwiller et a traduit d’autres textes en alsacien. Jean-Paul Sorg est né à Mulhouse en 1941. Il a une formation philosophique, est grand spécialiste d’Albert Schweitzer dont il a traduit en français certains de ses textes, mais est également écrivain et poète. Et, en plus, Professeur à l'université de Haute Alsace de Mulhouse. Il est le véritable maître d’œuvre de la publication d’Emile Storck par Arfuyen. Jean-Paul Gunsett, poète de la génération d’André Weckmann et de Germain Muller, vient de décéder en décembre 2017. Il était né en 1925 à Masevaux. Il a été avant tout un homme de radio et de télévision, resté pendant 40 ans à Radio Strasbourg, en tant que speaker bilingue, journaliste et réalisateur. Il a également été chargé de cours (médias) au Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme de Strasbourg, C’est lui qui a présenté et traduit en français les Haïkus de Lina Ritter réédités par Arfuyen en 2017. Albert Strickler est un grand poète alsacien de langue française. Il est né en 1955 à Sessenheim, ce village qui est surtout connu parce que Goethe y était venu pour baratiner la fille du pasteur du lieu. Un peu étonnant : le dialecte parlé dans ce village du nord de l’Alsace est bien éloigné de celui de Guebwiller. Et pourtant, nous dit Sorg, il a apporté beaucoup d’enthousiasme et d’énergie à l’œuvre commune. Il a également créé une maison d’édition, les Editions du Tourneciel, qui ont publié l’excellent poète dialectophone contemporain, Jean-Christophe Meyer.
Note sur le Cercle Emile Storck.   


Bibliographie (poésie) 



Melodie uf der Panfleet (Mélodies pour flûte de Pan), Alsatia, Colmar, 1957
Lieder vu Sunne un Schatte (Chants du soleil et de l’ombre), Alsatia, Colmar, 1962
On trouve également quelques contributions d’Emile Storck dans la Petite Anthologie de la Poésie alsacienne de Martin Allheilig, aux tomes I (1962), IV, (1967) et VI (1972).
Par les fossés et les haies, traduit de l’alsacien par le Cercle Emile Storck et présenté par Jean-Paul Sorg, édit. Arfuyen, Paris-Orbey, 2013. 


Complément : Emile Storck transpose en poèmes alsaciens Baudelaire et Verlaine 

Jean-Paul Sorg – toujours lui – a édité en 1999, chez bf éditions, à Strasbourg (il paraît que bf est l’abréviation de budderflàde, c. à d. tartine beurrée !) les 21 poèmes de Baudelaire et de Verlaine qu’Emile Storck a transposés en grand artiste en poèmes alsaciens. Onze poèmes sont de Baudelaire et leurs traductions ont été publiées, en douce, avec deux pièces dramatiques, Màidle wiss im Felsetal et Vergib uns unsri Schuld, en 1962. Je dis en douce parce qu’elles n’ont pas été signalées dans le titre de l’ouvrage. Il en est de même des dix poèmes de Verlaine et de leurs traductions attachés anonymement à la publication de sa grande pièce Mathis Nithart en 1967. Je dis traductions mais, en fait, Storck utilise le mot Iwertragunge, ce qui signifie transpositions. Et pourtant c’est pourtant plutôt de traductions qu’il s’agit, traductions parfaites aussi bien du fond que de la forme. Je crois bien, d’ailleurs, n’avoir jamais rencontré une telle fidélité dans le rendu de la forme, la prosodie, les rimes. Et puis les poèmes en français et en alsacien sont suivis de 90 pages de commentaires de Jean-Paul Sorg, poétiques, philosophiques, linguistiques. Et on ne sait ce qu’il faut admirer le plus, la perfection des recréations poétiques d’Emile Storck, ou les réflexions érudites du Professeur Sorg.

Le premier des poèmes de Baudelaire qui m’a accroché c’est L’ennemi – der Find. Jean-Paul Sorg s’interroge longuement sur ce qui ronge effectivement notre vie. Comme l’exprime le dernier tercet de ce sonnet. Il cite même l’entropie ! Et essaye de comprendre ce et de liaison qui fait penser que ce n’est pas le temps qui est l’ennemi… Voir ce tercet :

 

- Ô douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie, 
Et l’obscur Ennemi qui nous ronge le cœur 
Du sang que nous perdons croît et se fortifie !

 
Or Storck fait sauter la liaison. Ce qui me paraît plus logique :

 

- O Schmàrz ! o Weh ! Zit frisst am Làwe hundertgstaltig ; 
der dunkel Find wu zehrt an unsrem Hàrz un Mark, 
vum Blüet wu mir verliere wurd er gross un gwaltig.

 

Mais ce qui m’a d’abord intéressé c’est la façon dont le solitaire et endurci célibataire Storck allait traiter l’érotisme baudelairien. Comme dans ce poème intitulé Parfum exotique (Exotisch Parfum). Où apparaît deux fois l’odeur de la « femme » ! La première fois dans ce vers :


Je respire l’odeur de ton sein généreux 


Que Storck traduit : 


(wenn ich… kan d’Auige schliesse,) 
un still im Parfum vu dim warme Kerwer lig, 


Le sein a disparu. Et le mot Parfum n’est pas très alsacien, me semble-t-il, du moins dans le sens odeur.
Deuxième vers : 


Guidé par ton odeur vers de charmants climats, 


Storck traduit :

 

Vum Schmecke vu dim Lib in scheenri Fremde gfiehrt, 


Je n’aime pas. C’est le mot schmecke que je n’aime pas. Trop vil en alsacien.

Je trouve la traduction du deuxième poème érotique de Baudelaire plus réussie : Avec ses vêtements – Mit ihrem Faltekleid. Déjà le premier quatrain : 


Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, 
Même quand elle marche on croirait qu’elle danse. 
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacrés 
Au bout de leurs bâtons agitent en cadence. 

Mit ihrem Faltekleid wu spilt im Farwefir 
meint mer, wenn si nur lauift, dass si sich biegt im Tanze, 
so wie die Schlange wun e heiliger Fakir 
im Rythmus balanciert am Ànd vu lange Lanze. 


Ne sont-elles pas merveilleuses ces rimes : Farwefir – Fakir et Tanze – Lanze ?
Et voici les deux derniers tercets : 


Ses yeux polis sont faits de minéraux charmants, 
Et dans cette nature étrange et symbolique 
Où l’ange inviolé se mêle au sphinx antique, 

Où tout n’est qu’or, acier, lumière et diamants, 
Resplendit à jamais, comme un astre inutile, 
La froide majesté de la femme stérile. 

Klar lüegt üs ihrem Auig d’Amüet vum Mineral. 
Un üs dàm fremde Wàse wu kat vil bedite : 
e reiner Àngel un e Sphinx üs alte Zite, 

wu nur üs Diamant isch, Gold un Liecht un Stahl, 
glànzt ewig unnutz wie n’e Funkelstàrn im Blauie 
e kalti Majestät vu unfruchtbare Frauie. 


Vous voulez que je vous dise ? Je trouve la version alsacienne d’Emile Storck bien meilleure. Vous noterez également qu’il respecte scrupuleusement l’emplacement des rimes qui se répondent. Jean-Paul Sorg fulmine surtout contre les femmes stériles de Baudelaire. Qui le choquent. Au point qu’il cite le fameux poème de Nathan Katz où une femme enceinte marche dans un champ où le blé commence à lever, femme ensemencée comme le champ…

Et puis voici le troisième poème érotique de Baudelaire où le vin et l’amour viennent se mélanger. Je vais le citer en entier. Il faut croire que Storck aime le vin. Car sa traduction, pardon, sa transposition, me semble parfaite : 


Le vin des amants 

Aujourd’hui l’espace est splendide ! 
Sans mors, sans éperons, sans bride, 
Partons à cheval sur le vin 
Pour un ciel féerique et divin ! 

Comme deux anges que torture 
Une implacable calenture, 
Dans le ciel cristal du matin 
Suivons le mirage lointain ! 

Mollement balancés sur l’aile 
Du tourbillon intelligent, 
Dans un délire parallèle, 

Ma sœur, côte à côte nageant, 
Nous fuirons sans repos ni trêves 
Vers le paradis de mes rêves ! 

Der Wi vu de Liebschti 

Hit isch der Rauim wie nèigebore ! 
Kumm mit ! mir rite ohne Spore, 
unbànig wie der Wi uns macht, 
in Feeglanz un Himmelspracht ! 

wie Àngel wu niemols losst rüehje 
e unbarmhàrzig Fiewergliehje, 
in’s Blauikrischtal vum Morgerauim 
fiehrt uns e fàrne Zauiwertrauim. 

Un weich getrage wie uf Flüme 
vum e verstàndige Wirwelwind, 
wenn glichlig d’Seele iwerschüme, 

o Schweschter, kumm, mir schwimme gschwind, 
un flichte ohne Rüeih un Warte 
zu mim getràimte Himmelsgarte. 


Une fois de plus je trouve que la version de Storck est la meilleure des deux…

Mais passons à Verlaine. Là j’attaque tout de suite, bien sûr, sa chanson d’automne. Et aussi : il pleure dans mon cœur. Personne, dans aucune langue, n’arrivera à rendre la suite de sons en o des sanglots longs des violons de l’automne, dit Sorg. Et je suis bien d’accord avec lui (sauf peut-être dans certaines langues soeurs latines ?). Et le parallélisme sonore pleut et pleure non plus. Un accident heureux de la langue française, dit Sorg. Alors voyons ce qu’Emile Storck a réussi à en tirer :
 
Chanson d’automne 

Les sanglots longs 
Des violons 
De l’automne 
Blessent mon coeur 
D’une langueur 
Monotone 

Tout suffocant 
Et blême, quand 
Sonne l’heure, 
Je me souviens 
Des jours anciens 
Et je pleure ; 

Et je m’en vais 
Au vent mauvais 
Qui m’emporte 
Deça, delà, 
Pareil à la 
Feuille morte. 

Herbschtlied 

Der Wind schlurzt lang 
wie Giigegsang 
si Spotjohrsklage, 
un macht mi Hàrz 
im dumpfe Schmàrz 
eiteenig schlage. 

Der Otem àng 
un bleich, wenn d’Klàng 
vu Stunde schalle, 
dànk ich an d’wit 
vergange Zit, 
un Tràne falle. 

Wind wàiht mich bees 
mit starke Stees 
ungwissi Bahne, 
e Blett wu furt 
getriewe wurd, 
wer weiss wu ane. 

A la place des o du premier quatrain on a une suite de a et de à. Pas mal aussi. Et le vent sanglote (der Wind schluchzt) et le violon chante (d’Giige sengt). Et puis ce miraculeux dernier vers : wer weiss wu ane
 
Il pleure dans mon cœur 

Il pleure dans mon cœur 
Comme il pleut sur la ville. 
Quelle est cette langueur 
Qui pénètre mon cœur ? 

O bruit doux de la pluie 
Par terre et sur les toits ! 
Pour un cœur qui s’ennuie, 
O le chant de la pluie ! 

Il pleure sans raison 
dans ce cœur qui s’écoeure. 
Quoi ! nulle trahison ? 
Ce deuil est sans raison. 

C’est bien la pire peine 
De ne savoir pourquoi 
Sans amour et sans haine, 
Mon cœur a tant de peine. 

Es hilt drin in mim Hàrz 

Es hilt drin in mim Hàrz 
wie’s ràgent iwer d’Hiser. 
Wel müdrigs Plange lààrt’s 
tief ine in mi Hàrz ? 

o Risle vu de Tropfe 
am Bode, uf em Dach ! 
Hàrz wu d’Langwil macht klopfe, 
o Singe vu de Tropfe. 

E Hile ohne Grund 
im Hàrz drin wu sich martert. 
Wie ? ke Verrot, ke Wund ? 
Das Leid isch ohne Grund. 

Es isch wohl’s schlimmschte Lide, 
dass ich nit weiss wurum 
dass ohne Lieb un Nide 
mi Hàrz eso müess lide.
 
Belle invention, dit Sorg, cette allitération en h de hile, Hàrz et Hiser qui remplace comme elle peut l’impossible parallèle sonore d’il pleure et d’il pleut. De toute façon on ne peut qu’admirer. Seul un grand poète pouvait faire de ces célèbres pièces en langue française de Verlaine de très beaux bijoux alsaciens ! Jean-Paul Sorg avait bien fait de les rééditer.

Bibliographie (traductions poétiques) 

Les traductions de Baudelaire ont paru dans : Màidle wiss im Felsetal, drame en trois actes, et Vergib uns unsri Schuld, drame en un acte, Alsatia, Colmar, 1962.
Celles de Verlaine dans Mathis Nithart, e Kinschtler im Bürekrieg, drame historique en quatre actes, Alsatia, Colmar, 1967.
Réédition : Emile Storck : Baudelaire et Verlaine en alsacien, traductions – iwertragunge, introduction et commentaires Jean-Paul Sorg, bf éditions, Strasbourg, 1999. 

(mai 2018)