Voyage autour
de ma Bibliothèque

Tome 7 : Nathan Katz, Sundgauvien

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(La poésie en dialecte haut-alémanique de Nathan Katz)

Nathan Katz est né le 24 décembre 1892 à Waldighoffen dans le sud du Sundgau, le Jura alsacien, une région où l’on parlait une forme particulière du dialecte alsacien, le haut-alémanique, proche des parlers de la Suisse dite alémanique.
Autodidacte lui aussi, comme les frères Matthis, ses aînés poètes strasbourgeois, mais beaucoup plus ouvert sur le monde qu’eux par ses lectures, sa culture, ses contacts et ses voyages, il est malgré tout resté dans toute son œuvre dialectale, ses poésies comme ses contes et récits et son unique pièce de théâtre, complètement centré sur le petit monde paysan qui l’entoure. Et pourtant il a bien parcouru le monde. D’abord par ses découvertes littéraires, comme le raconte Yolande Siebert qui lui a consacré une excellente étude, encore du vivant du poète (voir : Yolande Siebert : Nathan Katz, poète du Sundgau, Librairie Istra, Strasbourg, 1978) : Goethe, Schiller, Heine, Hölderlin, Rilke, Racine, Balzac, Verlaine, Péguy, Tolstoï, Shakespeare, Edgar Poe, Byron, Euripide, Sophocle, Platon, Aristophane, le Persan Hafiz, l’Indien Kalidasa, le Bengali Tagore, les poètes chinois Li Po et Du Fu, etc. Belle cueillette pour un poète dit paysan (il ne l’a jamais été, paysan). Et puis il a voyagé pour de vrai. En 1914 il est mobilisé dans l’armée allemande, blessé, soigné à Tübingen, puis envoyé sur le front russe, prisonnier à Nijni-Novgorod avant d’être rapatrié en passant par Archangelesk. Après la guerre, n’ayant aucune envie de reprendre la boucherie de son père, il devient commerçant et voyage d’abord en Europe (France, Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Pays-Bas) puis en Afrique du Nord. En 1939 il se trouve par hasard à Périgueux où il est mobilisé dans l’armée française cette fois-ci, en Afrique du Nord. Et puis, démobilisé, il se retrouve à Limoges et y reste jusqu’à la fin de la guerre (je prends toutes ces informations de l’ouvrage de Yolande Siebert). 
C’est d’ailleurs à Limoges qu’il noue des liens d’amitié avec le poète Georges Emmanuel Clancier qui raconte sa rencontre avec Nathan Katz dans la préface au troisième tome de la Petite Anthologie de la Poésie alsacienne de Martin Allheilig. Et c’est Guillevic, « le grand poète de Carnac, autre terre de mémoire » comme le dit Clancier, qui forme le troisième sommet de ce triangle de poètes du terroir. Guillevic qui fournit la préface du cinquième tome de la Petite Anthologie, confie qu’il est, lui, « sinon l’unique, du moins un des très rares poètes français d’origine non alsacienne à pouvoir lire dans le texte original les œuvres littéraires écrites en dialecte alsacien ». Et même plus : en dialecte sundgauvien. C’est que son père breton avait trouvé un poste à la gendarmerie de Ferrette, au fin fond du Sundgau, et qu’à l’époque – c’était en 1919 – il ne pouvait faire autrement qu’apprendre le dialecte du coin sinon il n’aurait pu communiquer avec personne : on ne parlait que cela autour de lui. 
Guillevic dit encore autre chose – et c’est par là que j’en viendrai à l’art poétique de Nathan Katz. Il a essayé plusieurs fois de traduire ses poèmes et en a chaque fois été découragé (en fait il a quand même accepté de traduire certains des poèmes de Nathan Katz dans la réédition de son œuvre faite par l’éditeur Arfuyen en 1987). Il a renoncé, dit-il, parce que « sa poésie est tellement liée à son langage » qu’il lui a semblé impossible de la transposer. Or c’est exactement la même impression que j’ai eue quand je l’ai relu dernièrement pour essayer de définir son art. Sa poésie est d’abord dans ses mots et ses expressions. Comment faire sentir cela à quelqu’un qui ne peut le lire dans le texte. Or moi, il se trouve que le sundgauvien est la langue de toute la famille de ma grand-mère maternelle. Pas exactement celui de Nathan Katz puisque ma grand-mère maternelle était originaire de Montreux-Vieux, un village du Sundgau situé à la frontière du Territoire de Belfort, où l’on parlait un dialecte qui faisait déjà partie de la famille du bas-alémanique du sud (et où une partie de la population parlait probablement le français puisqu’on est tout près de la frontière linguistique), mais la langue de Katz nous était proche malgré tout, d’abord parce que mes grands-parents ont également habité pendant un certain temps à Huningue, aux portes de Bâle (ma mère y est même née à Bâle) et que de toute façon il y n’y a pas de solution de continuité très marquée entre les deux formes de dialecte au Sundgau. Alors il y a là un côté sentimental, bien sûr. Mais je crois que cela tient aussi à la particularité de ce dialecte, ce haut-alémanique tellement riche en diphtongues, aux voyelles longues et ouvertes, au parler lent, et si sonore et si musical malgré ses sons gutturaux. 
Yolande Siebert qui a fait une analyse minutieuse, statistique, de son vocabulaire fait une observation qui surprend à première vue : il est loin de la connaissance botanique des frères Matthis. Ou s’il en a les connaissances il préfère les termes génériques : les champs, les forêts, les jardins, les montagnes, les fleurs (un mot spécifiquement sundgauvien : Maie), les arbres, les prés. Et pourtant, que d’images qui vous restent en mémoire ! Yolande Siebert écrit que Katz n’est pas un peintre mais un musicien. Cela dépend de ce que l’on entend par peintre. Mettons alors qu’il est photographe. Mais non, combien de fois il nous montre son village enfoui sous la neige ou sous une pluie battante ou caché dans le brouillard ou enfoncé dans le silence en plein été quand tous les villageois sont aux champs ! Ou les intérieurs des maisons où trône éternellement ce symbole du paysan sundgauvien, le Kachelofe, l’immense poêle garni de carreaux de céramique, où l’on peut s’asseoir, se coucher, faire rôtir les pommes le soir des veillées. 
Mais quand il décrit les champs de blés que parcourt une femme enceinte, ensemencée elle aussi, on sent qu’il y a aussi quelque chose de mystique chez notre poète. 


Schwangeri Fräu 

Dü schwangeri Fräu, wu de dur ‘s Chornfàll läufsch, 
Dü bisch jo sàlber gsàgnet wie das Fàll. – 

An dir isch’s unbegriffene Wunder gscheh : 
Üs dir wird e Làbe n üfersteh 
Ass wie im Stumpfle vo dàm Weise do. 

Un witer wird das läufe so dr d’ Gschlàchter, 
Dur alli Zit, dàs ewige heilige Làbe : 
E Trutz im Tod ! E Glàchter üf dr Tod ! 
E Trutz de Chilchhef un et Trutz de Gräber ! 

Dü schwangeri Fräu, wu de dur ‘s Chornfàll läufsch, 
Dü bisch e Chelch vo aller Ewigkeit ! 

(extrait de O loos da Rüef dur de Garte. ‘s Schneele in dr Märzenacht – Oh, écoute cet appel dans les jardins. ‘s ewige Wunder – le miracle éternel) 

La femme enceinte 

Femme enceinte qui parcours le champ de blé 
Tu es toi-même bénie comme le champ. – 

Dans toi s’est accompli le miracle mystérieux : 
De toi va surgir une jeune vie 
Comme de ces chaumes de blé 

Et elle continuera ainsi à travers les générations, 
A travers les siècles, la vie sacrée et éternelle : 
Défiant la mort ! Riant de la mort ! 
Défiant le cimetière et défiant les tombes ! 

Femme enceinte qui parcours le champ de blé 
Tu es un calice pour l’éternité 



NB : Pour ceux qui lisent l’alsacien (ou l’allemand) j’indique une particularité du système d’écriture adopté par Nathan Katz : le son souvent désigné sous le nom de a suédois (correspondant plus ou moins au son an français sans la nasale) est transcrit a, alors que le a ouvert, normal, est écrit à. Il est le seul, avec Emile Storck, à avoir adopté cette transcription. Tous les autres poètes font l’inverse. Et c’est également le cas du système d’écriture ORTHAL mis au point par l’AGATe. 
Toutes les traductions des poèmes en français sont de moi. 

Une mystique que l’on ressent également chaque fois qu’il évoque le réveil du printemps dans les jardins, les prés, les forêts. Quelle en est l’origine ? Les deux parents de Nathan Katz étaient de religion israélite. Lui-même admire la figure du Christ (le Jésus d’Ernest Renan l’inspire) comme il est tenté par le bouddhisme, nous apprend Yolande Siebert. Qu’importe. Ce qui est certain c’est que la spiritualité ressort très clairement de sa poésie, du moins d’une partie de sa poésie. C’est un véritable frisson que l’on ressent dans son poème sur le réveil du printemps dans les champs, justement nommé le « miracle » du printemps (voir le poème ‘s Friehjohrswunder ci-après). Un souffle secret passe dans les vergers dans un des rares poèmes traduits par Guillevic (Das heimlige Waihje – Le souffle secret). Quand on se met à construire une usine aux portes du village les pauvres esprits des lieux viennent se réfugier dans la grange (d’ vertriebeni Geischter – Les esprits chassés). Il y a du panthéisme dans le poème intitulé ‘s Witerlàbe noh n em Tod (ci-après) où il se demande s’il y a une vie après la mort et si nos esprits ne vont pas se retrouver dans le blé qui germe, les plantes des prés, le souffle du vent...
 

‘s Friehjohrswunder 

Dr Bür, er weiss nit, wie ‘s em isch : 
Er läuft im Pflüeg noh wie im Träum. – 
E Chlingle geht in alle Ackerfurche noh. 
Er loost : – e Ton – – un no n e Ton. 
Isch’s nit e n Amsle ? Nai, was isch’s ? 
‘s schwillt a, - às läuft dur’s ganze Fàll. – 
E Müsik wird ‘s ! E Angelchor ! 
Was gscheht ? Was gscheht ? – 

Jetz, alli Hirscht un alli Baim, 
Un alli Matte, alli Wàll, 
Vom Ross dr Chummert un dr Pflüeg, 
Im Bür si Hemle, ‘s bläue Blüs, 
‘s isch grad, ‘s stieng im e Flammemäär. – 

O Näigeburt vo dr Natür ! – 
Dr Bür, er nimmt si Hüet in d’Häng ; 
Er ahnt’s, jetz tüet e Wunder gscheh. 

(extrait de Sundgäu. ‘s Johrsdure – Le long de l’année) 

Le Miracle du printemps 

Le paysan, il ne sait pas ce qui lui arrive : 
Il suit sa charrue comme dans un rêve. – 
Un tintement court le long du sillon. 
Il écoute : – un son – – et encore un son. 
N’est-ce pas un merle ? Non, qu’est-ce donc ? 
Cela enfle, – cela traverse tout le champ. – 
Devient une musique ! Un chœur d’anges ! 
Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il ? 

Et tout-à-coup, ce sont tous les buissons, tous les arbres, 
Toutes les prairies, toutes les forêts 
L’attirail du cheval et la charrue, 
La chemise du paysan, sa blouse bleue, 
C’est comme si tout était plongé dans une mer de flammes. – 

O renouveau de la nature ! 

Le paysan, il prend son chapeau dans sa main : 
Il le sent, voilà qu’un miracle va s’accomplir. 

‘s Witerlàbe noh n em Tod 

Un wenn mr emol tot sin, 
Villicht ass mr no witerlàbe tien 
So in allem wu scheen isch. 

Villicht ass mr do sin 
Im Làbe, wu im junge Chorn tribt ; 
In dàne Millione n un Millione 
Vo chleine Pflànzle 
Wu stupfle n im wite Fàll. 

Villicht ass mr lebàndig sin 
In dr Chraft vum Wing, wu dur ‘s Holz geht, 
Ass si d’Eichbaim biege, 
Un im gsunge Bliehje vo de Maie n im e Büregarte. 

Villicht ass mr no witerlàbe tien 
In allem wu scheen isch, 
In allem wu lebàndig isch. – 

(extrait de Sundgäu. Das heimlige Waihje – Le souffle mystérieux) 

La survie après la mort 

Et, à la fin, quand nous serons morts, 
Peut-être allons-nous continuer à vivre 
Dans tout ce qui est beau. 

Peut-être serons-nous là 
Où lève le blé vert ; 
Dans ces millions, ces millions 
De petites plantes 
Qui poussent dans les vastes champs. 

Peut-être serons-nous vivants 
Dans la force du vent quand il passe à travers bois, 
A fléchir même les chênes, 
Et dans l’éclatante éclosion des fleurs des jardins paysans. 

Peut-être continuerons-nous à vivre 
Dans tout ce qui est beau 
Dans tout ce qui est vivant. – 



On trouve aussi beaucoup de poèmes d’amour chez Nathan Katz, des légers et des plus tristes. Et la mort n’est jamais loin. On fait un grand tour autour du cimetière (Un às het glacht). Et on rappelle même à l’aimée que la mort, un jour nous fauchera tous, qu’il y aura un jour un printemps que l’on ne verra plus (‘s wird emol e Friehjohr chu). La mort, chez Nathan Katz, est l’impérieuse justification du carpe diem de l’amour. 



Un às het glacht 

Un às het glacht : « Un wenn mr mi 
O morn scho üf dr Chilchhof trug, 
Was wär derno ? – In vierzeh Tag 
Kei Mensch meh noh mr frug, – » 

Un ich ha gsait : « Lüeg ‘s Därfle a. 
As brennt dert ganz im Oberot. 
Ligt’s nit dert wie n e Paradies ? – 
Jetz dànk dr : dü wärsch tot. 

Un alles tät im Friehjohr steh ; 
Un alli Gàrte bliehjete scho. 
Das wär e Liebligkeit, e Pracht, 
Un d’ Spreele wäre do. 

Un dü wärsch tot. – Un ich wär do 
Un wusst : do hani di gseh geh. – 
Wie hai so chlitzerig d’Faischter do 
Als üf di abegseh. – 

Wenn dü dur ‘s Därfle gange bisch, 
Wie isch das gsi n e Luschberkeit ! 
Lüeg, ‘s ganze Därfle het di bschäut 
Un het si ab dr gfrait. 

Un jetze chunnt o d’ Chilbi bol. 
I wusst : de hesch si gàrn als gha. – 
Un die versprocheni « Dräi allei », 
Mit wem sätt i si ha ? 

Nai, dü bisch jung un ich bi jung, 
Un alles tüet im Bliehje steh. 
Mr wai im e grosse Boge hit 
Um dr Chilchhof umme geh. 

(extrait de Sundgäu. An a Maidle – A une jeune fille) 

Et elle a ri 

Et elle a ri : « et si dès demain 
On me portait déjà au cimetière, 
Qu’en serait-il après ? – Quinze jours plus tard 
Plus personne ne se soucierait plus de moi. - » 

Et moi j’ai dit : « regarde le village. 
Il brûle là-bas dans le rouge du soir. 
Est-ce qu’il ne donne pas l’impression du paradis ? 
Maintenant suppose que tu sois morte. 

Et tout serait plongé au temps du printemps ; 
Et tous les jardins fleuriraient déjà. 
Quelle splendeur, quelle merveille, 
Et les étourneaux seraient là. 

Et toi, tu serais morte. – et moi je serais là 
Et je saurais : c’est là que je l’ai vue. – 
Et comment ces fenêtres-là ont scintillé 
En te regardant en-bas. – 

Quand tu traversais le village, 
Quel délice c’était ! 
Vois, tout le village te regardait 
Et se réjouissait à ta vue. 

Et bientôt kermesse reviendra 
Je sais combien tu aimais ça. 
Et les trois danses à la suite 
Avec qui je les danserai ? 

Non, tu es jeune et je suis jeune, 
Et tout autour c’est la fleuraison. 
Alors nous ferons un grand détour 
En passant, tout-à-l’heure, devant le cimetière. 

‘s wird emol e Friehjohr chu 

‘s wird emol e Friehjohr chu, 
Wu mr nimmi seh tien, Maidle, 
E Friehjohr, so ganz in Blüescht un Maie ; 
Un d’Nachtigalle tien so trürig pfiffe, 
D’ganzi Nàcht dure, – 
Un mir tien scho lang unge em Bode lige. 
Dü o, Maidle, wenn de hit scho no so jung, 
So lebàndig bisch ! – 

Un d’Rose tien ganz brenne n in de Gàrte, 
Un d’Faischter tien üfchlitzere un wie träii Äuge 
Uf d’Stross abelüege. 
Dü aber ligsch derno scho lang ungerem Bode, 
Im fichte Boden nide. – 

Wàgedàm isch’s jo ass i so dànk ; 
Wàgedàm isch’s jo ass i allewil so mit mr z’tüe ha, 
Fir ass mi Hàrz nit so noh täusig Sache làchzne sätt, 
Ass es lose sätt un gschpire, an was di Seel hànkt, 
Un noh was ass si heimlig zittere tüet. – 

I will jo numme, ass de die paar Stung do glicklig mächtsch si. 

(extrait de Sundgäu. An a Maidle – A une jeune fille) 

Un jour un printemps viendra… 

Un jour un printemps viendra 
Que nous ne verrons plus, jeune fille. 
Un printemps tout en boutons et fleurs ; 
Où les rossignols siffleront leurs tristes airs, 
Pendant toute une nuit. – 
Et nous, depuis longtemps, reposerons sous terre. 
Et toi aussi, jeune fille, toi encore si jeune, 
Et si vivante aujourd’hui ! – 

Et les roses seront en feu dans les jardins, 
Et les fenêtres scintilleront et regarderont, 
Yeux fidèles, dans la rue. 
Mais toi, depuis longtemps, tu reposeras sous terre, 
Sous la terre humide. – 

C’est pour cela que je songe ainsi ; 
C’est pour cela que, tout le temps, je m’enferme sur moi, 
Pour que mon cœur ne se soucie point de mille choses, 
Pour qu’il écoute et sente à quoi ton âme pense, 
Et aussi ce qui la fait frémir en secret. – 

C’est que je ne veux rien d’autre 
Que, ces quelques heures ici-bas, 
Tu puisses être heureuse. 



Si nos poètes alsaciens nés dans les années 20 sont tous marqués par la deuxième guerre mondiale et le drame des malgré-nous, Nathan Katz, lui, se souvient de ses amis morts à la première : 


D’Kamerade, wu im Chrieg umchu sin 

Im Nàbel heert me wider d’Flägel geh 
Dur d’ganzi Tag, üs alle Schiretenn. 
Jetz chämme wider d’langi fichti Nàcht. – 
E Ampele brennt, e Chunscht isch warm, – 
I sitz un dànk. – 
As rislet chalt üf alli Dàcher duss. – 
Wie stricht das chalt eim iber’s Hàrz ! – 
I seh’n ech all hit vor mr, Kamerade, – 
Dir sind so lang scho tot ! 

I mein, mr sässe n üf dr Ofebank : 
Duss vor de Faischter schloht dr Ràge n a. 
E Wangühr geht. – 
Un mir sin luschtig un tien Lieder singe, 
Un wisse n alti Gschichte n üs Chalànder, 
Un sage Witz un räde vo de Maidle, 
Vom Friehjohr, wie do wider d’Chilbi sin. – 
I seh’n ech all hit vor mr, Kamerade, – 
Dir sind so lang scho tot ! – 

I sitz un dànk. – Jetz lige d’Spothärbschtnàcht 
So ficht üf alle Gräber : Frind un Find, 
Un d’Wirem nage jetz am Totebei 
Vo alle, all wu umchu sin im Chrieg, 
Im lange, bese, färchterlige Chrieg ; 
Si nage jetz an allem Totebei. 
I seh’n ech all jetz vor mr, Kamerade, 
Dir sind so lang scho tot ! – 

(extrait de Sundgäu. D’Unrüehj in de Nàcht – L’inquiétude dans la nuit) 

Les camarades qui sont morts à la guerre 

On entend à nouveau dans le brouillard 
Battre les fléaux 
Toute la journée, dans toutes les granges. 
Viennent à nouveau les longues nuits humides. – 
Une petite lampe est allumée, un poêle de faïence est chaud, – 
Je suis assis et je songe. – 
La pluie ruisselle froide sur tous les toits. – 
J’ai comme un coup de froid dans mon cœur ! 
Je vous vois tous devant moi, aujourd’hui, camarades, – 
Vous êtes morts depuis si longtemps déjà ! 

Je nous imagine assis sur le banc du poêle : 
Dehors devant les fenêtres bat la pluie 
On entend marcher la pendule. – 
Et nous sommes joyeux, nous chantons des chansons, 
Et savons de vieilles histoires, des histoires d’almanachs 
Et racontons des blagues et parlons des filles, 
Et du printemps quand il y aura de nouveau des kermesses. – 
Je vous vois tous devant moi, aujourd’hui, camarades, – 
Vous êtes morts depuis si longtemps déjà ! 

Je suis assis et je songe. – Déjà la nuit de l’arrière-saison 
Pèse, lourde, sur toutes les tombes : amies et ennemies, 
Déjà les vers rongent les os des morts, 
De tous ceux qui sont morts à la guerre ; 
De la longue et mauvaise et terrible guerre ; 
Ils rongent les os de tous les morts. 
Je vous vois maintenant tous devant moi, camarades, 
Vous êtes morts depuis si longtemps déjà ! – 



Mais d’une manière plus générale Nathan Katz, pour moi, est plutôt un poète du bonheur. Qui pratique aussi l’humour comme dans ce charmant poème sur cette malencontreuse neige tombée dans une nuit du mois de mars.

 

‘s Schneele in dr Märzenacht 

Wurum isch in dr Märzenacht 
Denn grad das Schneele käit ? – 
Wurum isch mitzel in dr Nacht 
Üf eimol alls verschnäit ? 
O jo, worum ? 

Mi lieber Büeb isch bimer gsi, 
Die ganzi, ganzi Nacht. 
Mr hai is ghàrzt un hai is gschmutzt 
Die ganzi ganzi Nacht. 

Mr hai is gschmutzt un hai is ghàrzt 
Bis fascht an hààle Tag. 
I ha n en lislig üsegloh 
Churz vor em hààle Tag. 

Wurum isch o die Märzenacht 
Denn grad das Schneele käit ? 
Wurum isch mitzel in der Nacht 
Üf eimol alls verschnäit ? 
O jo, wurum ? 

Un dur e Garte n isch er furt 
Un dur un e weiche Schnee. 
‘s isch jeder Schritt drin zeichnet gsi ; 
‘s hai’s alli chänne seh. 

Un jetz weisst’s ’s ganze Därfle scho. 
Das het das Schneele gmacht. – 
Wu n i mi numme zeige tüe 
Jetz alles heimlig lacht. 

Wurum isch o die Märzenacht 
Denn grad das Schneele käit ? 
Wurum isch mitzel in dr Nacht 
Üf eimol alls verschnäit ? – 
O jo, wurum, wurum ? – 

(extrait de O loos da Rüef dur de Garte. ‘s Schneele in dr Märzenacht – Oh, écoute cet appel dans les jardins. La petite neige dans la nuit de mars) 


La petite neige de la nuit de mars

Pourquoi est-ce juste cette nuit de mars 
Qu’une petite neige est tombée ? 
Pourquoi est-ce au milieu de la nuit 
Que, soudain, la neige a tout couvert ? 
Oui, pourquoi ? Pourquoi ? 

Mon amoureux était chez moi, 
Toute la nuit, toute la nuit. 
On s’est aimés, on s’est embrassés 
Toute la nuit, toute la nuit. 

On s’est embrassés, on s’est aimés 
Presque jusqu’au lever du jour. 
Je l’ai conduit en silence jusqu’à la porte 
Juste avant le lever du jour. 

Pourquoi est-ce juste cette nuit de mars 
Qu’une petite neige est tombée ? 
Pourquoi est-ce au milieu de la nuit 
Que, soudain, la neige a tout couvert ? 
Oui, pourquoi ? Pourquoi ? 

Et il est parti par le jardin 
Passant sur la neige fraîche. 
Et chaque pas a été marqué dessus 
Pour que tout le monde le puisse voir. 

Et maintenant tout le village le sait, 
Voilà ce qu’a fait cette petite neige. – 
Alors que je ne puis plus me montrer nulle part 
Sans que tout le monde ne se moque de moi. 

Pourquoi est-ce juste cette nuit de mars 
Qu’une petite neige est tombée ? 
Pourquoi est-ce au milieu de la nuit 
Que, soudain, la neige a tout couvert ? 
Oui, pourquoi ? Pourquoi ? 



Humour encore dans ce poème décrivant un jour de malheur, finalement pas si malheureux que cela…

 

E Unglickstag 

Hai mr wälle Chabis hole ; 
‘s Zainele het kä Hiene. 
Hai mr wälle Anke plitsche ; 
Finge mr ‘s Fàssle niene. 

Hai mr wälle Milech wälle ; 
D’ Milech isch is gscheide. – 
Nonemol ! Was fange mr a ? 
‘s isch alls vertreidle. 

Was mr agschtellt hai derno 
Magsch dr sàlber dànke. 
Hàtt i nit mi Schàtzele gha, 
So wär i mi geh hànke. 

Un jour de malheur 

On a voulu chercher des choux ; 
Voilà que la corbeille n’a plus d’anses. 
On a voulu baratter du beurre ; 
Voilà qu’on ne trouve plus le tonnelet. 

On a voulu faire bouillir du lait ; 
Voilà que le lait avait tourné. 
Bonsang ! Que va-t-on faire ? 
Tout va donc de travers. 

Ce qu’on a fait après cela 
Tu peux bien te l’imaginer. 
Si je n’avais pas eu ma bien-aimée, 
Je crois bien que je serais allé me pendre



Et puis le poète s’essaye même à la poésie populaire comme dans ces trois quatrains regroupés sous le titre du troisième et que j’ai déjà cités dans ma note sur la petite Anthologie de la Poésie alsacienne de Martin Allheilig (tome VI) : 



Witt’s nit ha ass d’Birle daige 
Si tu ne veux pas que tes poires soient blettes 

An de Faischter stehn Geronium ; 
Fuchsia sin o derbi. – 
Wenn de witt di Schàtzele schmutze, 
Mient dr binenanger si. 

Il y a des géraniums à la fenêtre 
Mêlés à des fuchsias. 
Si tu veux embrasser ta bien-aimée 
Il faut que vous soyez réunis. 

Wenn de witt geh Anke plitsche, 
Müesch derzüe n e Fàssle ha. 
Wenn de Gluscht hesch fir geh schmutze, 
So müesch halt a Schàtzele ha. 

Si tu veux baratter ton lait 
Il te faut un tonnelet. 
Si t’as envie d’embrasser 
Il te faut une bien-aimée 

‘s Schàtzele tüet d’Lippel spitze ; 
‘s will mr gwiss e Schmutzele gàh. – 
Witt’s nit ha ass d’Birle daige, 
Müesch si zittig abenàh. – 

Ma petite chérie avance ses lèvres 
Elle veut sans doute m’embrasser. - 
Si tu ne veux pas que tes poires soient blettes, 
Vaudrait mieux les cueillir à temps 

(extrait de Sundgäu. Wer soll do net e Jüzger loh ? – Qui ne voudrait pousser là un cri d’allégresse ?) 



Et j’avais déjà écrit que ces trois quatrains font effectivement penser à des quatrains populaires retrouvés par Martin Allheilig et publiés dans le tome VI de sa Petite Anthologie de poésie alsacienne. Je ne peux me priver du plaisir de les reproduire ici (avec mes traductions en français) :

 

Rosmarin un Thymian 
wachse in unserem Garte 
liewer Vatter kauf mr e Mann 
ich kann nim länger warte. 
(Le thym et le romarin 
poussent dans notre jardin. 
Mon cher père achète-moi un mari. 
Je ne peux attendre plus longtemps) 

wissi Blüemle, rooti Blüemle 
wachse an de Hecke 
Maidel, wenn de ne Schmüetzel witt 
müesch dich nit verstecke. 
(Fleurettes blanches et fleurettes rouges 
poussent le long de la haie. 
Fillette, si tu veux un baiser 
il ne faut pas rester cachée) 

es het emol geräjelt 
d’Baim, die tropfe noch 
ich hab emol e Schätzel ghet 
ich wott ich hätt es noch 
(Un jour la pluie est venue 
les arbres en ruissellent encore. 
Un jour j’avais une bien-aimée ; 
j’aimerais bien l’avoir encore)

 

Il se trouve que le poète allemand, d’origine française, Adelbert von Chamisso, découvrant lors d’un voyage dans l’archipel indonésien le pantoun malais, le compare à ce dernier quatrain (présent également dans le sud de l’Allemagne, semble-t-il) dans un article datant de 1822 (Morgenblatt für gebildete Stände du 4 janvier 1822). Ce qui est commun au pantoun malais, aux quatrains populaires alsaciens et aux quatrains de Nathan Katz cités ici c’est le rôle distinct des deux distiques : le premier est allusif et annonce l’idée du second (encore que dans le 3ème quatrain de Nathan Katz, l’ordre entre les deux distiques est inversé). 

Gérard Pfister, le créateur des Editions Arfuyen, dans un article daté de janvier 2001 et intitulé : Nathan, la vie spirituelle, raconte que lorsqu’on a rendu hommage au poète lors de son 80ème anniversaire, celui-ci a dit : « J’ai tenté de faire œuvre d’homme. Au-dessus des frontières et des clans. Par-delà le fleuve Rhin. J’ai chanté les paysages, l’eau, les jours et la femme. En paix et en joie. C’est tout ». Simplement. Et il est vrai que sa poésie révèle aussi l’homme qu’il est. Un homme bon mais qui n’est pas naïf, qui connaît le mal. Un homme qui garde, malgré tout, son humour et l’amour pour ses personnages. Guillevic, encore, dit : « J’aime sa bonté teintée de malice, sa générosité ». 
En 1966 Nathan Katz est honoré, comme d’autres poètes alsaciens le seront après lui, par la Fondation Goethe de Bâle qui lui remet le Prix de la Culture du Rhin supérieur (Oberrheinischer Kulturpreis). 
Il est décédé à l’âge de 88 ans, le 12 janvier 1981, à Mulhouse. Son nom est encore honoré puisqu’il a sa statue à Waldighoffen, son lieu de naissance, qu’au moins deux collèges portent son nom, à Habsheim et à Burnhaupt-le-Haut, et je ne sais combien de rues (Altkirch, Mulhouse, Sierentz, etc.). Son nom. Mais sa langue ? Et son œuvre ? Quand on va sur le site de Waldighoffen, on ne trouve nulle trace du poète. Ah si, j’oubliais : la médiathèque de la ville porte encore son nom… 


Bibliographie (œuvre poétique) : 

Sundgäu. Gedichter, édit. Alsatia, Colmar, 1930. 
Sundgäu. Gedichter – O loos da Rüef dur d’Garte, näi Sundgäu Gedichter, édit. Alsatia, Colmar, 1958. 
Cette publication regroupe l’ancien recueil de 1930, Sundgau, Poèmes, et un nouveau recueil intitulé : Oh, écoute cet appel dans les jardins, nouveaux poèmes du Sundgau, ainsi qu’un lexique d’explication de certains mots en allemand. Le livre est illustré par Henri Solveen et Robert Breitwieser. 
Nathan Katz a également contribué dès le début à l’aventure de la Petite Anthologie de la Poésie alsacienne, Association Jean-Baptiste Weckerlin, Strasbourg, de Martin Allheilig, aux Tome I, (1962), Tome II (1964), Tome IV (1967) et Tome VI (1972) 
Et puis, en 2001 et 2003, l’éditeur Arfuyen a réédité toute l’œuvre de Nathan Katz avec, pour la première fois, sa traduction en français : 
Nathan Katz : Œuvre poétique, publiée en deux volumes (édition bilingue) : 
Tome 1 : traduit de l’alémanique par Théophane Bruchlen, Jean-Paul Dadelsen, Guillevic, Alfred Kern, Jean-Paul Klée, Gérard Pfister, Yolande Siebert et Claude Vigée. Présentation par Yolande Siebert. Arfuyen, Paris-Orbey, 2001. 
La plupart de ces traducteurs sont poètes eux-mêmes, Dadelsen, Guillevic et Vigée ont été les amis de Katz. Yolande Siebert, sa biographe, fournit une présentation très complète du poète et de sa poétique, complétée par sa biographie. Ce premier tome est entièrement consacré au premier recueil du poète, ses Poèmes du Sundgau
Tome 2 : traduit de l’alémanique par Camille Claus, Jean-Paul de Dadelsen, Adrien Finck, Jacques Goorma, Gaston Jung, Gérard Pfister, Sylvie Reff, Yolande Siebert, Jean-Paul Sorg, Albert Strickler, Claude Vigée, Jean-Claude Walter, André Weckmann et Conrad Winter. Préface de Georges-Emmanuel Clancier. Postface de Jean-Paul Sorg. Présentation de Yolande Siebert. Arfuyen, Paris-Orbey, 2003. 
Les traducteurs qui viennent s’ajouter aux précédents sont eux aussi, pour la plupart, poètes alsaciens. C’est le cas d’Adrien Finck, de Sylvie Reff, de Claude Vigée, d’André Weckmann et de Conrad Winter. Camille Claus est surtout un merveilleux dessinateur, mais aussi poète (en français). Georges-Emmanuel Clancier, poète limousin, évoque ses rencontres avec Nathan Katz. Jean-Paul Sorg, poète et grand spécialiste d’Albert Schweitzer, intitule sa postface : Notre père Nathan Katz, ce qui veut tout dire ! Ce deuxième tome est consacré au deuxième recueil du poète : Oh, écoute cet appel dans les jardins, ainsi qu’à un certain nombre de poèmes inédits et poèmes retrouvés. 

Pour finir je voudrais encore dire un mot de l’éditeur Arfuyen, une maison d’édition créée par l’Alsacien (d’origine) Gérard Pfister. Je crois que lui-même n’est pas dialectophone. Si c’est vrai je trouve qu’il a d’autant plus de mérite dans ce qu’il accomplit pour sauver ce qui peut encore être sauvé de cette riche poésie dialectale. C’est ainsi qu’il n’a pas seulement publié Nathan Katz, mais aussi Albert et Adolphe Matthis (Bois d’oignon), en 2006, Emile Storck (Par les fossés et les haies), en 2013 et Lina Ritter (Haïkus alsaciens), en 2017. Bravo ! 

(mai 2018)